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Bicentenaire de la naissance d’Alexis de Tocqueville
Tocqueville vu par Alain Finkielkraut

Le philosophe sera l’invité
du CRL lundi 23 mai pour une conférence qui inaugurera
l’ensemble des manifestations dédiées
au bicentenaire de la naissance du philosophe et homme politique
né dans la Manche.
"Tocqueville nous a mis
en garde contre une démocratie qui se figerait en soumettant
tous les registres de l’existence humaine à ses
propres normes : égalité, autonomie, indépendance
individuelle. La prédiction de Tocqueville s’est
réalisée aujourd’hui : l’égalité
est devenue égalitarisme, l’autonomie justifie
l’arbitraire, l’indépendance individuelle
s’est muée en individualisme. Du sein d’une
démocratie libératrice est née il y a
peu une démocratie qui ne connaît plus que la
caricature de ses principes.
Jusqu’à une date récente, cependant, l’esprit
de la démocratie cohabitait avec d’autres normes,
d’autres valeurs, d’autres critères, hétérodoxes
ou différents. Cette époque est révolue
: l’esprit de la démocratie ne souffre plus aucun
rival. Rien ne doit pouvoir s’excepter de sa loi. Il
prend toute la place. Il capture les formes anciennes, il
assujettit jusqu’à son héritage, il détermine
la compréhension des rapports humains ; il fournit
aux institutions existantes les croyances et des justifications
qui les rendent acceptables. De plus en plus conquérant
et intolérant, l’esprit de la démocratie
marque toute dissymétrie du sceau de l’infamie
totalitaire. Chacun, quel que soit son âge, doit pouvoir
être son propre maître."
Le 23 mai à
18h00 à l’Abbaye-aux-Dames à Caen.
Tocqueville
philosophe
Le colloque de Caen fera
ressortir la dimension philosophique de la pensée tocquevillienne.
Certes, Tocqueville peut aussi être présenté
comme un précurseur de la sociologie (Raymond Aron)
ou de la science politique, comme un grand historien de la
révolution (François Furet), mais sa pensée
relève aussi de la philosophie: elle met en jeu une
philosophie de l'histoire, une philosophie politique, et implique
une interrogation proprement philosophique sur la condition
humaine.
Les 24 et 25
mai à l’amphithéâtre Tocqueville
de l’Université de Caen.
Entretien avec Jean-Louis
Benoît
Grand spécialiste de la
pensée de Tocqueville, Jean-Louis Benoît nous
présente le colloque qu’il dirigera au centre
culturel international de Cerisy-la-Salle du 26 au 31 mai.
Ci-dessous, la suite de l’entretien paru dans le Livre/échange
de ce trimestre.
CRL : Quelle est la thématique
de ce colloque et quels sont les thèmes qui seront
développés par les intervenants au cours de
ce colloque ?
Jean-Louis Benoît :
En préparant ce colloque consacré au bicentenaire
de la naissance de Tocqueville, nous avons choisi d’aborder
la double lecture des textes de Tocqueville qui est fait des
deux côtés de l’Atlantique et qui présente
deux visions complémentaires, l’une américaine,
l’autre française et européenne ce qui
nous a conduits à retenir comme thématique d’ensemble
: Alexis de Tocqueville entre l’Europe et les États-Unis.
Le colloque constitue en outre un diptyque dont la première
partie se déroule à Cerisy-la-Salle et la seconde
se déroulera à l’université Yale
où se trouve le principal fond américain des
textes de Tocqueville ; dans les deux cas les thèmes
abordés le seront par des chercheurs français
et européens d’un côté et nord-américains
de l’autre qui présenteront l’état
actuel des études tocquevilliennes. Dans la Manche,
l’ensemble du colloque proposé à Cerisy
porte sur neuf demi journées chacune consacrée
un aspect différent présentant les rapports
liant Tocqueville aux Lumières, au libéralisme
et aux valeurs aristocratiques, ainsi que ses prises de position
par rapport à la justice et la religion ; il sera également
question d’un aspect de la méthode tocquevillienne
ainsi que de Tocqueville théoricien. Enfin trois tables
rondes permettront une approche plus globale de Tocqueville
magistrat des libertés, de la réception actuelle
de son œuvre en Europe et aux Etats-Unis et de sa
conception de la nature des liens existant, ou devant exister,
entre Religion, pouvoir et politique.
Derrière l’aspect obligatoirement un peu formel
de cette présentation quatre axes principaux se détachent.
Le premier porte sur les origines familiales le cadre intellectuel
et social qui a permis la genèse de la pensée
de Tocqueville, le second sur les fondamentaux de la pensée
tocquevillienne : la nature du libéralisme tocquevillien,
la pensée politique ainsi que les liens existant entre
politique, démocratie et religion, mais aussi les institutions,
la justice notamment à laquelle le magistrat qu’à
été Tocqueville accorde une place éminente,
le troisième revient sur la problématique globale
et pose le problème général de la réception
de l’œuvre et de la pensée de Tocqueville,
le dernier axe est plus particulièrement orienté
sur ce qui touche la méthode et les champs d’investigation
: Tocqueville comparatiste, Tocqueville philosophe, Tocqueville
théoricien de la société civile.
Ajoutons qu’une exposition organisée par Charlotte
Manzini : Qui êtes-vous Monsieur de Tocqueville
? permettra au visiteur une approche plus concrète
et directe de l’homme et l’œuvre. Enfin l’ensemble
de ces communications sera précédé et
suivi des deux interventions de Jean-Claude Casanova et de
Raymond Boudon qui souligneront l’importance de l’œuvre
de Tocqueville dans le monde d’aujourd’hui.
CRL : Justement, que
pouvez-vous dire de l’actualité de Tocqueville
?
J.-L. B. : En France,
contrairement aux Etats-Unis l’œuvre de Tocqueville
a sombré dans un oubli quasi-total jusque dans les
années 1950-1960 ; depuis lors elle a été
redécouverte par strates successives correspondant
aux champs épistémologiques de la sociologie,
de la politique et de l’histoire, puis, plus récemment,
de la philosophie et des lettres. À partir des années
60, Raymond Aron et ses disciples ont découvert en
Tocqueville un penseur du libéralisme, si bien qu’il
se trouva engagé dans une croisade idéologique,
proposant une alternative à l’idéologie
marxiste. On ne peut plus désormais s’en tenir
à cet aspect historiquement daté ce qui reviendrait
à mutiler la pensée beaucoup plus riche d’un
analyste particulièrement subtil dont la méthode
et les approches demeurent d’une actualité surprenante.
Non seulement il annonçait en 1835 que la Russie et
les Etats-Unis seraient amenés à diriger chacun
une moitie du monde ce qui a été vrai pendant
un demi siècle, jusqu’à la chute du mur
de Berlin, mais encore bien que partisan pour des raisons
géopolitiques et géostratégiques de la
colonisation de l’Algérie il prévenait
dès 1847 le personnel politique que si celle-ci conduirait
au désastre si l’attitude vis-à-vis des
colonisés ne se modifiait pas singulièrement.
Dès son premier ouvrage, en 1835, il souligne que si
le surgissement de la démocratie est inéluctable,
celle-ci n’est ni bonne ni mauvaise par nature ; le
livre doit être lu comme un traité du bon usage
de la démocratie qui peut, si dirigeants et citoyens
n’y prennent pas garde, conduire aux despotismes dont
le XXe siècle à fourni de trop nombreux exemples.
Dès 1858, Tocqueville était assuré que
la paix et l’équilibre de l’Europe reposaient
sur l’entente et l’alliance de la France et de
l’Allemagne, qu’il fallait en finir avec le désastre
des guerres de l’Empire qui avaient fait de nos «alliés
naturels» «nos pires ennemis» et exclure
tout système d’alliance contre l’Allemagne
qui conduirait l’Europe à des conflits majeurs.
Que ne l’a-t-on écouté !
Il a également mis en garde, de façon solennelle,
les démocraties contre le poids des armées qui
constitue un risque majeur pour la vie politique des nations,
ce dont la France a fait la triste expérience du coup
d’Etat de 1851 aux accords d’Evian en 1962. Aux
Etats-Unis, Eisenhower était, lui aussi, très
conscient de cette menace lorsque, dans son discours d’adieu
de 1961, il mit en garde ses concitoyens contre le poids économiques
du lobby militaro industriel. Aujourd’hui, nos amis
américains le savent, ces menaces et ces risques sont
encore plus présents et plus graves qu’en 1961
.
La lecture de Tocqueville demeure donc d’une très
grande actualité, elle permet de mieux comprendre le
passé, de juger de la médiocrité du temps
présent, et de penser l’avenir des sociétés
démocratiques grâce à sa remarquable intelligence
du politique. Son œuvre n’est pas celle d’un
maître penseur, mais d’un maître à
penser, qui nous propose non une idéologie mais une
méthode.
Colloque dirigé
par Jean-Louis Benoît et Françoise Mélonio,
au Centre culturel de Cerisy-la-Salle du 26 au 31 mai.
Renseignements au 02 33 46 91 66.
www.ccic-cerisy.asso.fr
Qui êtes vous Monsieur de Tocqueville ?
Du 27 mai au 15 septembre, aux Archives départementales
de la Manche,
103, avenue du Maréchal-Juin à Saint-Lô.
Vernissage le 27 mai à 17h30.
Rens. au 02 33 75 10 49.
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