JEUDI LITTERAIRE

Rencontre avec Lewis DeSoto

Né dans une famille afrikaner, l’auteur sud-africain Lewis DeSoto partage aujourd’hui sa vie entre le Canada et Coutances où il réside plusieurs mois par an. Célébré par la critique dès sa parution en France, son magnifique roman Les Larmes viendront plus tard lui vaut d’être considéré comme l’héritier le plus crédible d’André Brink et J.M. Coetzee. Entretien avant sa venue à Hérouville le 26 mai pour un nouveau Jeudi littéraire proposé par le CRL.

CRL : Votre livre qui se déroule dans une ferme isolée du Nord de l’Afrique du Sud à l’aube de la guerre civile, est placé sous les auspices du Paradis perdu de John Milton. En quoi votre vision de l’Afrique du Sud rejoint ou diffère de celle des Européens du XVIIIe siècle partis s’y installer ?
L. D. :
Les hommes aspirent toujours à une vie meilleure, ailleurs que la leur. S’ils ne parviennent pas à la trouver, ils partent la chercher dans des contrées lointaines. Ce rêve du Paradis, caressé par tous, a fini par ne plus être qu’un espoir idéal. En Afrique, ce rêve a abouti à l’oppression coloniale. Ce rêve de bonheur dans un pays parfait n’est pas un mauvais rêve. Mon livre ne montre pas seulement la déception mais aussi le fait que cette aspiration au bonheur demeure encore vivace et peut-être encore possible.

CRL : Que souhaitiez-vous exprimer à travers la relation entre Marït Laurens, qui devra assumer la ferme de son mari à la mort de celui-ci, et le personnage de sa domestique noire Tembi qui deviendront amies ?
L. D. :
La relation entre les deux femmes est avant tout une tentative de devenir amies. Demeurent entre elles les barrières de la race, la culture, l’éducation et la langue. En tout premier lieu, ce qui les unit, c’est que ce sont deux femmes, deux êtres humains. Ce qui m’intéresse aussi c’est la façon dont leur amitié est affectée par le pouvoir, la rivalité sexuelle et la propriété.

CRL : Dans votre roman, l’Afrique du Sud qui précède l’Apartheid est souvent décrite comme un monde d’un autre siècle, d’un «passé sans âge» ou encore une terre magique «qui, peut-être, n'appartient qu'aux animaux». Pensez-vous que l’Afrique du Sud est enfin tournée vers son processus de modernisation ? À quelle date situez-vous le début de ce processus ? 196O avec l’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre ou 1989 avec la fin de l‘Apartheid ?
L. D. :
Il est impossible de dater le changement en Afrique du Sud. Il y a eu tant de pas importants tout au long du chemin. Pour en citer quelques-uns : le massacre de Shaperville, le boycott international, l’arrestation des membres de l’ANC, les émeutes de Soweto, la fin de la Guerre Froide. En 1960, l’Afrique du Sud tourne le dos au monde et procède à sa propre introspection. Elle tourne seulement à nouveau son visage au reste du monde en 1989 ; on peut attacher une grande importance à cette date parce que là, l’Afrique du Sud devient à nouveau un pays à part entière et non plus une société fractionnée.

CRL : Lors de votre débat à Hérouville, vous parlerez bien sûr de votre livre mais vous souhaitiez aussi diffuser le film sud-africain The wooden camera*. En quoi ce film vous tient à cœur ?
L. D. :
Ce film montre la tension permanente qui règne sur l’Afrique du Sud comme une conséquence de l’apartheid. Mais il contient aussi un message éternel : l’amitié entre les êtres, quelles que soient leur origine et classe sociale, a le pouvoir de dépasser et vaincre les barrières. C’est ce même espoir qui est exprimé dans mon livre.

Propos recueillis par Jérôme Rémy.

Les Larmes viendront plus tard de Lewis DeSoto (Plon, 2005).
Jeudi littéraire, le 26 mai à 19h30 au Café des images à Hérouville Saint-Clair.
Débat suivi de la projection du film The wooden camera (à 21h).
Entrée libre pour le débat. Tarifs habituels du Café des images pour le film.

* The wooden camera, film franco-sud-africain (1h25) de Ntshaveni Wa Luruli sur un scénario de Yves Buclet, Peter Speyer. Avec : Junior Singo (Madiba), Innocent Msimango (Sipho), Dana de Agrella (Estelle), Jean-Pierre Cassel (M. Shawn).
Un township à proximité du Cap, que la fin de l'Apartheid semble n'avoir pas touché.
Deux gamins de 14 ans, Madiba et Sipho, jouent le long d'une voie de chemin de fer.
Ils découvrent dans l'attaché-case d'un cadavre un pistolet et une caméra vidéo.
A Sipho le pistolet et à Madiba la caméra ; leurs destins sont scellés.