SALON DU LIVRE DE CAEN

L’Aventure humaine, quatrième opus

Pour cette nouvelle édition, la mairie de Caen a choisi de miser sur une nouvelle appellation : L’Aventure humaine. Le CRL est partenaire de cette aventure. Rendez-vous les 21 et 22 mai. De nombreux éditeurs installés en Basse-Normandie ont également répondu à l’invitation du CRL pour ce quatrième Salon du livre. Tous viendront présenter leur travail, notamment les derniers ouvrages publiés par leurs soins. À l’occasion du salon, le CRL invite l’écrivain François Vallejo.


Le Voyage littéraire de François Vallejo
François Vallejo vit en Haute-Normandie depuis plusieurs années. Il sera l’invité du Centre Régional des Lettres au prochain Salon du livre de Caen. Retrouvez ci-dessous des éléments inédits de l’entretien qu’il a accordé à Livre/échange ce trimestre.

CRL : Quel fut le point de départ de votre livre Le voyage des grands hommes, avec cette narration inattendue d’un voyage de Rousseau, Grimm et Diderot en Italie ?
François Vallejo :
Le point de départ était une ancienne lecture des Confessions de Rousseau où j’avais juste remarqué une petite phrase évoquant une fantaisie de vouloir partir en Italie, en compagnie de Diderot et de Grimm, «mes deux grands amis». Ensuite, il laisse entendre que cela n’a pu se faire. Ils devaient partir à pied tous les trois, avec un homme pour porter leurs bagages et leur servir de valet. J’avais noté cela depuis longtemps. Quand mon éditeur m’a demandé si le roman historique m’intéressait, j’ai répondu non. Je lui ai raconté l’idée que j’avais eue. J’ai repris mes notes et me suis aperçu que dans la période où Rousseau envisageait ce voyage -c’est-à-dire en 1755- , il y avait un creux qui apparaissait dans les Confessions. J’ai commencé à chercher dans sa correspondance et me suis intéressé à Diderot. À cette période, il y avait également un grand trou de deux mois, sans correspondance connue. Concernant Grimm, qui tenait une correspondance littéraire tous les quinze jours, je notais également une interruption. Un creux m’était donc offert : dans la même période, ces trois hommes étaient un peu disponibles.

Le valet est venu se mettre en place comme celui qui va raconter et fédérer les trois hommes. Le travail a alors commencé par des recherches historiques, des lectures de toutes les correspondances dans le détail, des biographies et les œuvres de chacun. J’ai également lu des documents sur la vie des gens pauvres de l’époque, des documents policiers. J’ai fait tout un travail d’imprégnation qui m’a pris plusieurs mois. J’étais devenu quelqu’un du dix-huitième siècle et parlais une langue inscrite dans le temps.

CRL : N’est-ce pas un peu difficile pour le lecteur qui n’a pas forcément ces repères historiques et littéraires ?
F.V. :
Je n’ai pas cherché à faire quelque chose de difficile. Cela reste compréhensible sans note. L’idée, c’était de créer une langue, à la fois inscrite dans un terreau du XVIIIème et qui garde suffisamment de liberté, un peu populaire. C’est une sorte de rencontre des deux mondes. Lambert, le valet, est imprégné des sociétés dans lesquelles il a vécu. C’est un personnage qui a bu un petit peu tout ce qui s’est passé autour de lui. Il a le sens de certaines phrases qu’il est capable de restituer et en même temps, il a sa singularité. Pour moi, le travail était là, dans cette association. L’idée du valet provient de mon histoire familiale, avec des ancêtres proches et quelques gens de maison que j’ai connus. Enfant, j’étais séduit par leurs narrations d’un monde révolu. Avec Lambert, je rendais hommage à cette branche de ma famille. C’était devenu un dialogue littéraire avec d’un côté, l’un de mes goûts pour le XVIIIème et de l’autre, un dialogue généalogique avec mes ancêtres ; une manière de réconcilier deux tendances de moi-même.

CRL : Ce voyage en Italie est aussi une liberté que vous vous accordez d’interpréter les textes, de relire des œuvres…
F.V. :
Quand je parle de dialogues littéraire et généalogique avec mes ancêtres, je m’interroge sur ce qu’ils me disent encore aujourd’hui. Au moment où Rousseau est transféré au Panthéon, les gens de la révolution ont un certain regard sur lui, une lecture. Certains prennent position par rapport à lui. Finalement, quand Lambert dit au début du récit l’avoir connu, il est rejeté. Dès cette époque, se pose le problème de lecture du personnage. Je reviens deux cents ans après avec une troisième lecture. Certains auteurs ne sont pas toujours accessibles mais on peut toujours y trouver un regard. Rousseau est parfois difficile à lire. Cependant, il a un pouvoir sur le lecteur qui était aussi celui de sa personnalité. Il était imbuvable mais fort de séduction. Son écriture, c’est la même chose. Le lecteur est toujours embarqué à un moment, même s’il ne le veut pas. C’est cela que je ressens dans le travail du lecteur. Finalement, c’est cela que je voulais faire ressortir du personnage. Il ne fallait pas non plus que ce soit une analyse littéraire ou philosophique qui aurait été abstraite. Donc, cela passait par des détails physiques, concrets ; d’autant plus que c’était un valet qui parlait, avec une vision assez matérialiste de la situation ou quotidienne. À travers ce regard-là, il y avait toujours cette idée que quelque chose pouvait se dire. Quand Lambert est conduit à se battre avec un autre valet, qui sert des papistes, ils se battent pour une affaire de passage sur la route. En réalité, ils sont en train de régler de manière indirecte le conflit -qui est au-dessus d’eux - religieux, philosophique. Le petit détail concret est là pour faire écho à une dimension philosophique. C’est presque systématique, parfois plus spectaculaire quand il y a des situations de discussion. Là aussi, j’ai essayé d’en faire des discussions qui ne soient pas abstraites mais cela dit, ils n’avaient pas de discussions abstraites. Quand on lit la conversation de Diderot, il s’agit beaucoup de propos rapportés. En même temps, ce sont des gens qui discutent de tout à un certain niveau en finissant par des blagues. Aussi, s’agit-il bien de la conversation intellectuelle de ce temps-là.

CRL : Quelle est la part d’invention, dans leur périple, de certaines situations ?
F.V. :
Tout est inventé mais tout est vrai. Rousseau avait effectivement des problèmes de vessie ; Diderot des coliques -il mangeait trop, était énorme. Tous ces détails sont vrais. Il faut peut-être chercher dans le détail pour trouver des inventions. J’étais parfois entraîné. Cependant, c’est toujours un détail vrai qui déclenche au point de départ. C’était cela ma plus grande liberté dans l’écriture : m’appuyer sur des faits vrais. À moment donné, j’ai eu la crainte de me contraindre trop. En réalité, ce fut exactement l’inverse. Tous les détails que j’avais noté dans mes lectures, des centaines de pages de notes, me suggéraient tel épisode, telle invention. Quand j’ai eu à l’écrire, j’ai repris toutes mes notes. J’ai vu toute la matière qui était là, une espèce d’ossature cachée, avec une grande partie qui a disparu forcément. Mais certaines choses se sont imposées. Par exemple, tout ce qui est lié à la musique, c’est complètement vrai, le fait qu’ils jouaient du clavecin entre eux, qu’ils passaient des nuits entières à chanter autour d’une épinette ou d’un clavecin. Ce sont des petits détails, comme les querelles sur la musique italienne et française. D’un seul coup, cela crée une situation. Que font ces gens dans ce pays ? Ils cherchent de la musique, vont à l’opéra partout où ils passent, se font recevoir dans des maisons où l’on va chanter. À partir de là, ce côté musical devenait un des fils directeurs. Rien n’est faux dans ce que je dis de la musique à ce moment-là. Alors, évidemment, cela déborde, prend de l’ampleur quand ils finissent par tomber sur ce maître de musique avec la jeune maîtresse de maison sur un sofa. Là, j’invente et m’amuse un peu en poussant la situation dans le burlesque. En même temps, c’est un clin d’œil à la littérature érotique de l’époque, à Crébillon. C’est aussi un petit jeu littéraire qui n’est que la conséquence de tout un ensemble de faits véritables.

CRL : Votre récit se construit avec plusieurs voix avec le Lambert de l’époque, c’est-à-dire le valet, son descendant, le numéro 7, puis un autre narrateur qui accuse celui-ci en lui demandant «Pour qui te prends-tu ?». Plusieurs voix s’entrecroisent et pour autant les dialogues ne semblent pas si présents. Est-ce un choix ?
F.V. :
S’ajoutent à ces voix celles de nos trois hommes. J’ai volontairement gommé toutes les marques de dialogue précisément pour faire que les voix de Rousseau, Diderot et Grimm deviennent des voix narratives, qu’elles ne soient pas celles de gens que l’on fait simplement parler. Ils sont eux-mêmes la narration. Finalement, cela finit par faire trois voix supplémentaires. C’est vrai, j’ai donné beaucoup plus de place au dialogue que dans mes autres livres. Je me méfie un petit peu du dialogue que je considère parfois comme une facilité. Dans ce livre, je l’ai beaucoup utilisé et cette époque était celle du dialogue. J’ai voulu en même temps que ce dialogue soit un entrecroisement de ces trois voix en plus de celle du valet.

CRL : Cette construction s’imposait-elle ?
F.V. :
Il s’agissait de leur redonner leurs voix. J’ai essayé de ne pas leur faire tenir des propos incohérents par rapport à leur pensée ou leur propre itinéraire littéraire. Avec cette volonté d’être dans l’esprit et que chacun puisse néanmoins dire ce qu’il veut, cela finit par un faire un dialogue conflictuel. Nous sommes à un moment où ils ne peuvent plus se réconcilier. L’année suivante, ils se fâchent et un peu plus violemment que j’ai pu le faire. Ils sont au moment où l’amitié ne peut plus tenir. Il fallait que cela soit dit et par chacun, avec sa ligne à tenir. Pour moi, c’est effectivement une question de voix. Chacun doit avoir son grain de voix un peu particulier, sa tessiture, en préservant l’unité des voix du XVIIIème. Je poursuis ce travail sur la singularité des voix de livres en livres ; par exemple dans Madame Angeloso.

CRL : Respectez-vous toujours ainsi la voix de vos personnages ?
F.V. :
J’ai essayé de respecter mes trois voix par les rythmes, le vocabulaire. En même temps, chaque voix a à dire quelque chose d’autre et souvent de contradictoire. C’était là aussi cette recherche d’aller au fond de chaque individu, par sa voix, et dans tous les sens du terme, musical et au sens de ce que l’on dit, du contenu. Pour moi, c’est un petit peu la recherche fondamentale. Quand j’ai commencé à écrire, je pensais qu’écrire, c’était avoir sa voix. Et puis, de travail en travail, je me suis dit que c’était plutôt être capable de capter, de restituer des voix diverses, un peu les voix du monde. Dire les voix du monde, c’est ce projet qui s’est mis en place et qui passe justement par des voix de gens anonymes ou des voix de gens odieux, minables parfois. C’est aussi passer par des voix des grands d’autrefois. C’est rendre compte de la diversité des voix qui nous traversent.

CRL : Deux tendances semblent s’affirmer dans l’écriture littéraire : l’une, avec des écrivains qui travaillent sans cesse une seule et même voix dans leurs livres et l’autre, avec des écrivains, comme vous, qui travaillent plusieurs voix. Cette démarche ne vous oblige-t-elle pas trop par rapport à vos personnages ?
F.V :
C’est vrai…Quand un personnage est en voie de création, d’une certaine manière, j’ai un respect obligatoire pour lui et sa voix. Je vais d’un seul coup réussir à entrer dans ce personnage. Tout comme Lambert est poreux, moi-même je le suis avec mes personnages. C’était vrai pour Madame Angeloso. Je n’ai pas écrit chaque partie séparément, mais je changeais de voix au fur et à mesure. En réalité, il suffisait, quand je me mettais au travail, que je relise les quelques pages que j’avais déjà écrites dans cette voix. Elle s’imposait alors à moi, comme étant celle que je devais respecter, suivre. Mais, je ne pouvais faire qu’une voix à la fois. Ce fut de même pour les dialogues des trois. Je devais, avant d’écrire, m’imprégner à nouveau de ces trois voix, en alternance. Je ne sais jusqu’où cela pourra me mener…

CRL : N’est-ce pas très contraignant tout de même ?
F.V. :
Cela peut aller encore plus loin. En ce moment, je suis entrain de travailler sur autre chose qui va être lié à ce Lambert-là, d’une autre génération. En fait, je m’aperçois que je fais parler d’autres personnes dans une narration à la troisième personne et non plus à la première. J’intègre précisément d’autres voix. Dans une même phrase, je m’aperçois que je glisse en fait les deux voix, en essayant de les disjoindre, de faire sentir que ce sont deux voix mais en même temps elles arrivent à se côtoyer. On passe d’une voix à l’autre, pas systématiquement car cela deviendrait un procédé un peu difficile. Au départ, ce n’était pas un choix. Je l’ai fait pour quelques phrases et j’ai pris conscience de ce petit chevauchement. C’est une étape encore supplémentaire dans la différenciation des voix et dans leur rapprochement.

CRL : Comment retrouvez-vous votre propre voix ?
F.V. :
C’est comme un comédien qui rentre du théâtre très certainement. Quand je suis à fond dans le travail, je suis totalement dans la rythmique de Diderot, par exemple. C’est vrai que l’on ne peut pas vivre toujours ainsi, dans la voix d’un autre. Rapidement, je prends conscience que je suis entrain de continuer à écrire en parlant ou en tout cas, de vivre ce que je suis entrain d’écrire. Je peux arrêter et entrer dans la vie banale. Ce n’est pas difficile une fois que nous sommes contraints par la vie extérieure. Certains moments relèvent de la comédie de Beaumarchais. Écrire, c’est une forme de théâtre. Il faut quelques minutes pour entrer dans ce travail des voix. D’un seul coup, cela devient un sommet de la vie et il faut trouver d’autres sommets dans la banalité du quotidien.

CRL : Pour vous, l’invention littéraire, c’est la liberté que vous vous accordez non par rapport à des faits réels mais dans la manière de les assembler ?
F.V. :
Tous les faits sont réels même quand on les invente. Ensuite, effectivement, c’est une construction. Il s’agit de reconstruire, d’ordonner un monde brut en respectant les voix des autres. Malgré tout, c’est toujours une voix au-dessus qui organise un peu. C’est toute création qui impose cela. Même la plus folle des créations doit, à un moment, être orientée. Je ne crois pas à la folie des artistes. Même quand Van Gogh est dans le délire, il a un savoir, une technique. La folie rencontre la maîtrise. C’est peut-être cela qui crée une œuvre d’art. S’il n’y a pas de maîtrise, il n’y a pas d’œuvre d’art. C’est dans cette dimension-là que j’essaie de travailler. J’ai toutes sortes de choses qui sont parfois farfelues, un peu loufoques dans les situations, mais cela finit par constituer un ensemble qui doit avancer. J’emmène tout de même le lecteur quelque part et me propose de le faire, de le mener jusqu’au Panthéon au moins !

CRL : Reprenons l’itinéraire de nos trois hommes en Italie. Leur parcours est cohérent, excepté le retour ?
F.V.
: Ils ont suivi une ligne assez droite au départ : Turin, Gênes, Florence, Sienne, Rome, Naples. Évidemment, le retour est plus erratique, déjà par leurs situations personnelles. Ils sont en désaccord. Le chemin du retour est un peu plus désordonné. Cela dit, pour aller de Naples à Venise, c’est la ligne. Ils n’y vont pas. J’ai volontairement éliminé Venise car je craignais que cette ville ne prenne trop le pas sur le récit. Les villes apportent mais pas du tout le regard culturel. Elles sont vues par un valet. Il n’y a pas de description. C’était une partie évacuée par le narrateur. Ce sont avant tout les personnages. Rousseau est allé en Italie, à Turin et à Venise. Grimm est aussi allé en Italie mais un peu plus tard. Quant à Diderot, il a peu voyagé même s’il est allé voir Catherine II en Russie. Il a toujours rêvé d’aller en Italie pour voir enfin les peintures, les sculptures ; tout ce qu’il avait vu sous forme de gravures. Il n’en a pas eu le courage même s’il était travailleur. Il n’aimait pas se faire embarquer.

CRL : Qu’en est-il de Grimm ?
F.V. :
Il a été pendant des années l’ami de Rousseau même si après celui-ci l’a beaucoup critiqué. C’est Rousseau qui a présenté Grimm à Diderot dont il fut l’ami pendant trente ans. Ils étaient comme deux frères. Grimm fut l’amant de madame d’Épinay jusqu’à la mort de cette dernière. Rousseau décrivait Grimm comme quelqu’un d’épouvantable. Je voulais montrer des qualités de Grimm dont l’une qui apparaît dans ses pamphlets et un peu sa correspondance, c’est un humour assez sauvage, caustique. J’ai essayé de réutiliser ce côté-là ; un exercice fondé sur de la vraisemblance car je disposais de peu de choses sur lui.

CRL : Finalement, personne ne possède le discours ?
F.V. :
C’est vrai. À partir du moment où le discours est divisé, personne n’a la légitimité. Chaque parole vaut l’autre, d’une certaine manière ; celle des maîtres, celle du valet qui a besoin de sa légitimité et qui doit se faire reconnaître. Au départ, on ne veut pas l’écouter, même les gens du peuple. Finalement, personne n’écoute personne et chaque voix a son prix. Le narrateur, presque auteur, se fait incendier par celui qui lui dit «ça suffit». En fin de compte, il faut qu’il essaie aussi de placer sa propre voix, qu’il lutte aussi pour être écouté ; arriver à être écouté. C’est aussi un objectif que nous pouvons avoir en prouvant que notre voix est digne d’être écouté. Chacun de ces auteurs a besoin d’être écouté et leur jalousie vient de cela. Lorsque Rousseau et Diderot sont reçus, Diderot a l’impression de ne pas être écouté.

CRL : Le valet prend les choses en main pour le retour…
F.V. :
Il devient alors le personnage central du livre. Il prend le pouvoir et justement par la parole. Il fait taire chacun. Cela préfigure aussi les renversements futurs. C’est vrai qu’il est traversé par ces forces-là. Il traverse l’histoire et personne ne peut prétendre faire l’histoire ou être un acteur de l’histoire. On est traversé par l’histoire sans s’en rendre compte. C’est cela aussi que je voulais mettre en valeur en utilisant un simple valet qui devient le vecteur de toute une pensée. Il ne se rend pas compte qu’il est déjà habité par les pensées de ses maîtres. Rousseau lui-même le déclare libre à un certain moment.

CRL : Rousseau est le seul à le libérer…Pourquoi ?
F.V. :
Parce que Rousseau était le seul à avoir une vraie pensée politique. Diderot n’en avait pas de pensée politique réelle. Il était orienté vers la science, le réel ou contre la religion, vers le matérialisme. C’est quelqu’un qui voulait penser le monde dans sa matérialité. Le côté science politique l’ennuyait. Sans doute Diderot aurait été le plus antirévolutionnaire des deux, le plus indifférent alors que Rousseau est sans cesse dans la contestation du pouvoir des grands, des abus. Cette réflexion est absente chez Diderot. Rousseau a passé son temps à dénigrer le pouvoir alors qu’il a toujours été sauvé par les grands, des princes. Diderot était le plébéien. Ces renversements sont au travail mais nous en avons une vision post-révolutionnaire. Au fond, ce n’est pas si évident pour eux avant la révolution. Ils ne se pensaient pas comme des visionnaires politiques. Ils étaient plutôt dans des conflits comme la science ou pas la science, une vision métaphysique du monde qui les préoccupait. Voltaire et Rousseau sont mis au Panthéon ensembles alors qu’ils se sont étripés. C’est une récupération assez classique. C’était bien aussi d’essayer de retrouver la complexité d’individus.

CRL : Dans le récit de Lambert, il manque des pages. Certaines ont été réécrites par des descendants, parfois censurées. Que souhaitiez-vous transmettre ?
F.V. :
L’histoire, suivant les époques, va être récupérée, transformée. Il n’y a pas de vérité. On truque sans cesse. L’écriture de l’histoire est toujours selon les intérêts d’une nation. Je fais la même chose sur le manuscrit de Lambert en assumant les réécritures, en disant qu’il faut deux cents ans pour une œuvre ; la même chose pour avaler un événement. Il faut du temps ; pour la science c’est la même chose ; sans cesse contestée. On vit sur des vérités dont on peut penser qu ‘elles sont mensongères. Finalement on est toujours dans la littérature, d’une certaine manière, qu’on soit dans la science, la religion. Le monde est totalement romanesque de ce point de vue-là. On est dans l’interprétation. La seule différence est que le roman, c’est l’interprétation du monde. On transforme, détourne. Dans un roman, on ne cherche pas à affirmer que c’est la vérité.

CRL : N’était-ce pas un pari difficile ?
F.V :
Oui..Quelques spécialistes du dix-huitième se sont penchés sur mon livre et en fait, rien de ce que j’écris n’est faux. Je suis dans le roman mais en même temps, je ne voulais pas me lancer dans l’anachronisme. Je casse quelque chose en préservant cette illusion que tout tient. Ensuite, on peut se lancer dans un roman. Il faut toujours que ce soit suffisamment solide pour que nous ayons confiance. C’est le pacte avec le lecteur. La contrainte donnait cette possibilité de liberté. Ensuite, dés l’instant où tout était bien verrouillé, tout pouvait sauter avec Lambert. Le travail de recherche fut long. Ensuite, ce ne fut pas long à écrire. Le premier travail d’écriture a été plus rapide que pour mes autres livres. Tout s’est imposé et j’ai éprouvé un vrai sentiment de liberté.

CRL : Quel sera votre prochain ouvrage ?
F.V. :
Je continue avec des ancêtres descendants de Lambert, en renouvelant encore des situations et des personnages, en croisant des personnalités pour créer des liens entre eux. C’est une relecture du XIXème en évitant cette fois de jouer sur l’écriture du XIXème qui est un peu trop modèle, traditionnelle. Avec celle du XVIIIème, la distance me permettait d’en faire une langue moderne. Cette distance ne joue plus avec le XIXème. Je vais en faire un livre avec des voix qui joueront sur les thèmes du XIXème. Ce sera le prolongement de celui-ci.

Propos recueillis par Sylvie Bénard.

Le Voyage des grands hommes, François Vallejo,
Éditions Viviane Hamy, 2004.
François Vallejo sera présent samedi ou dimanche après-midi
lors d’un café littéraire animé par Philippe Vallet à France Info.

L’Aventure humaine, Salon du livre de Caen. Château.
Samedi 21 mai de 9h30 à 20h.
Dimanche 22 mai de 10h à 19h
Retrouvez l’intégralité du programme
sur le site de la ville de Caen :
www.ville-caen.fr/salondulivre