Peut-être ce livre surprendra-t-il celles et ceux qui lisent Evelyne Bloch-Dano… Biographe des femmes et visiteuse inlassable des maisons d’écrivains, elle a choisi pour son dernier livre de se pencher sur les légumes et leur… biographie. Mais « comment passer de Proust à la carotte, de la biographie des femmes à celles des légumes ? » « Chez Proust, la gastronomie est présente ! A sa table d’abord mais aussi chez Tante Léonie dans La Recherche. Le plaisir que j’avais dans l’écriture biographique, je l’ai retrouvé dans ce livre. Il y a pour les légumes comme pour l’histoire d’une vie, des origines, un avenir… Comme pour une biographie, j’ai fait des recherches, posé le contexte historique, situé l’époque. » Ce livre est aussi le fruit ( !) du séminaire qu’Evelyne Bloch-Dano a animé tout au long de l’année pour l’Université populaire du goût initiée par Michel Onfray à Argentan. « L’Université populaire du goût trouve son origine dans les jardins de réinsertion dans la ville». L’activité au potager est décrite comme « resocialisante » par Michel Onfray dans sa préface (« « Jardins dans la ville » […] emploie une petite quinzaine de victimes de la brutalité libérale ayant touché le fond afin de les aider à retrouver un peu de dignité ») et elle témoigne aussi d’une rupture dans la transmission, l’apprentissage de savoir-faire simple. « On s’est vite aperçu que lorsque l’on donnait des paniers de légumes aux personnes, elles ne savaient pas forcément comment les cuisiner ensuite. Quelque chose s’est brisé là dans la transmission. Il fallait essayer de le réparer. Comment se fait-il qu’à la campagne, ce lien ait pu être malmené ? » s’interroge aujourd’hui Evelyne Bloch-Dano. Tout au long de l’année, ses « cours » ont précédé des démonstrations de chefs cuisiniers. Montrer, partager, échanger, apprendre, se souvenir peut-être… « C’est le sens de l’Université populaire du goût : enseigner de manière apéritive la possibilité pour chacun de retrouver le plaisir d’une enfance intacte en goûtant ce que l’on mange afin de faire surgir la poésie qui s’y cache toujours », explique Michel Onfray.
« Je ne sais pas jardiner. Mais faire des recherches, effectuer une synthèse, ça je sais faire. La transmission se fait grâce à la connaissance. Et quand on connaît, on est prêt à aimer cela j’en suis certaine ! », affirme Evelyne Bloch-Dano. Goûter, écrire, transmettre… « C’est finalement une même démarche de vie. » Alors oui passer de Proust à la carotte devient une évidence ! « Du potager de ma grand-mère aux légumes anciens, des biographies de femmes aux avatars de la tomate, des jardins rêvés à la campagne normande, des maisons d’écrivains aux histoires de goûts, le chemin allait de soi. Il passait par ma curiosité, ma gourmandise, mon amour de la littérature, de la nature et de la vie. […] Ce plaisir de la transmission, je le retrouve aujourd’hui avec l’Université populaire du goût à Argentan. » Littérature et cuisine ont d’ailleurs toujours fait bon ménage. Que des gastronomes comme Brillat-Savarin fassent preuve de talent littéraire ou que les écrivains s’emparent de la question ! Le mot « légume » viendrait du latin legere écrit Evelyne Bloch Dano. Et si elle préfère le mot « séminaire » à celui de « cours », c’est bien parce que celui-ci vient de semen, « semence » ! Savoureuses étymologies ! Décidément, les légumes ont bien plus à nous dire qu’il n’y paraît. Ils « ne sont pas aussi végétatifs qu’on pourrait le penser ! » Ils n’échappent pas au processus de différenciation sociale. « Ainsi jusqu’au XVIIIe, le légume renvoie au peuple, au paysan. Il est associé à un préjugé négatif », explique Evelyne Bloch-Dano. « Il suit le cours de l’histoire. » Il revêt aussi un caractère affectif (les gestes appris en famille, le savoir faire pour le cultiver transmis par les parents bien souvent). Ils nous parlent de géographie : « 40% de nos légumes viennent d’Amérique. Il est le fruit des voyages des conquistadores. Il a fallu les intégrer à notre alimentation. Il est le produit de la nature et de notre culture aussi. La mode du légume est revenu au cours des années 90 avec cet intérêt pour la minceur, la santé. Il est presque chic aujourd’hui de dire que l’on mange des légumes, des produits bio, des produits frais ! » Car chaque légume évoque une histoire, un terroir. Il a parfois sa propre mythologie et sa place aussi dans les contes de notre enfance : « La Princesse au petit pois », « Cendrillon » et la citrouille… Son voyage entre les continents, les terres et les langues. Raconter l’histoire des légumes, c’est revenir sur l’histoire du goût, nos mœurs en matière de nourriture…
Evelyne Bloch-Dano le sait bien. Lorsque le biographe s’empare d’un sujet, il parle de lui. Celui-ci n’échappe pas à la règle. Ce livre né à Argentan prend doublement son sens car c’est en Normandie, sa terre d’adoption, que l’auteure a fait… son apprentissage du jardin. « Grandir dans 50m2 au quatrième étage ne prédispose à manier la bêche. […] C’est dans notre potager ornais que poussent désormais fraises, petits pois, courgettes, poireaux, salades, choux, betteraves, concombres […] me voici à nouveau en Normandie à laquelle me lient les seules racines du cœur. »
Nathalie Colleville |